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Souvenirs de barreur !

publié le 25 juin 2011 à 08:39 par AIA Rameurs-Tricolores   [ mis à jour : 25 juil. 2011 à 11:11 ]
Etre seul, c’est le lot du barreur !
 
On le dit indispensable, mais c’est pourtant une race en voie de disparition. Combien reste-t-il de bateaux avec barreur ? Ce petit « + » que l’on pouvait lire sur les fiches d’engagements, « 2+, 4+, 8+ » … Seulement 3 des 7 bateaux. Le 4+ est le premier à disparaître. Le 2+ est sûrement le prochain sur la liste (pourvus que non !).

Moi j’ai eu la chance d’être barreur. Aux dires de certains, un poids mort. Mais pour moi, la sensation d’être indispensable (par moments) et ce pendant une douzaine d’années. C'est cette chance qui m’a permis de devenir l’homme que je suis aujourd’hui. Oh ! pas quelqu’un de reconnu, un barreur l’est rarement, mais une personne qui sait mener sa barque (sans jeu de mot), une personne qui sait lire dans les autres, car quand tu barres l’esprit est là, là pour toi, pour les rameurs, pour la course, pour la victoire, dans le bateau et dans ton bateau, tu es le roi du monde. Les sensations sont inqualifiables, sensations que tu découvre avec le temps. Au début, tu es content la première fois que l’on ne te dit plus « barreur t’as mangé du serpent !!!», histoire de bien te rappeler que ton seul rôle c’est de tenir le cap pendant que les rameurs te traînent comme un boulet. Ou la première fois qu’une sortie c’est passée sans ces remarques, là je me suis senti un athlète du haut de mes 1m40, fort de mes 40kgs … C’était l’année 1971. Après un an d’aviron, j’étais enfin devenu un sportif comme tous mes potes de classe, certains footballeurs, d’autres gymnastes ou encore coureurs en tout genre. Moi le petit, je me suis dit qu’un jour je serais un grand. Moi le fluet, qu’un jour je serais le plus fort.

Deuxième source de contentement : un jour de Mai à Vichy ou un rameur se sentant fatigué, n’arrivant plus à retrouver son souffle, te crie « hé ! barreur, t’es pas un poids mort … » Quoi ? aurait-on besoin de moi dans cette galère ? Mais qu’est-ce qu’il veut ce gars ? « hé ! barreur dit quelque chose ! », heu ! bon, heu ! : « on respire, on renvoie les mains, on lève la tête, allez plus vite la prise d’eau, on lève les mains » … des mots entendus au fil de l’eau, qui d’habitude venaient du bateau suiveur de l’entraîneur, qui, une chance pour toi, n’est pas à tes cotés ce jour là. Oh ! tu n’es pas devenu entraîneur du jour au lendemain, mais on vient de te solliciter. Alors là, tu jubiles, enfin moi j’ai jubilé, et surtout je me suis concentré sur la fin de cette première vrai compétition. Dire au mieux ce que j’avais entendu, répéter les termes techniques et surtout apponter comme si je manœuvrais un porte avion, histoire de me faire un peu remarquer.
Voila mes premières sensations, le reste n’est plus que progression dans ma technique personnelle, à chacun de ressentir les choses, de les analyser et les retranscrire au mieux pour donner à son bateau cette osmose, qui rend ce sport si beau à regarder, voir ces pelles qui tombent ensemble dans l’eau, le geste fluide des rameurs, leurs accélérations.
 
Quand tu te retrouves allongé à la proue d’un huit, que tu sens la force de poussée de ton équipage, que la pointe se lève, que l’eau file sous toi, et bien même s’il fait seulement 2 ou 3°, que l’on est en plein hiver, que l’eau te glace les os, et bien toi, tu es sur un nuage.
Pour moi le summum est d’arriver à se faire oublier, de devenir léger comme une plume, de faire corps avec mon bateau, de penser pour les tonnes de muscles qui ont toute confiance en toi, et en plus d’user de stratégie pour couler l’autre, l’autre c’est le barreur qui te tire la bourre, celui dont tu couvrais la voix par tes hurlements pour casser sa cadence, casser l’effort qu’il mettait à diriger son équipage, et qu’aujourd’hui dans le feutre de la sonorisation, tu essaies pas tous les moyens de dominer, voir de le ridiculiser, le temps d’une course. Car il n’y a rien de violent dans ce sport, rien de mauvais, juste un duel entre personnes aussi fortes les unes que les autres. Il faut être très costaud pour endurer un tel effort, faire avancer une galère qui au fil des temps s’est amincie, mais reste quand même, qu’il faut lui tirer dessus…

Ce fichu aviron.
Barreur c’est çà, enfin c’est ce que moi j’ai ressenti, même si malgré les victoires, je suis devenu l’illustre inconnu d’aujourd’hui. La vie est ainsi faite : Le barreur est rarement sur les photos, son nom ne s’imprime guère dans les journaux. J’ai pour ma part un seul et unique article dans un journal local. J’ai donné des dizaines de médailles à de jeunes rameurs, mes des coupes glanées ici et là, 2 ou 3 tenues officielles distribuées au grès des rencontres. Le barreur est tellement peu dans la lumière que moi Pascal B… j’ai même réussi à ne pas figurer sur les photos du BJ 79/80 et 80/81, car en retard pour la première et déjà parti pour la deuxième.
A tous les rameurs qui, comme moi, ont passé leurs plus beaux moments sur l’eau et qui, malgré le boycott des JO de 1980, sont toujours fidèles au poste, je dis merci de m’avoir donné toutes ces sensations. Et à toi futur barreur : c’est la meilleure place dans le bateau, ne l’oublie jamais : Ils ont besoin de toi.
Pascal Bourdot
(ex barreur international)
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