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Quand les médaillés d'or et le favori se rencontrent

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    Rameurs Tricolores
  • il y a 3 jours
  • 7 min de lecture

Dans une nouvelle série d’articles célébrant certaines des finales olympiques et paralympiques les plus spectaculaires depuis 2000, Martin Cross, champion olympique en quatre avec barreur en 1984, actuellement journaliste et commentateur, sélectionne les meilleures courses, revivant l'expérience avec les athlètes impliqués.

Jean-Christophe Rolland et Michel Andrieux champions olympiques en 2- (Sydney 2000)
Jean-Christophe Rolland et Michel Andrieux champions olympiques en 2- (Sydney 2000) (photo FF Aviron)

En juillet 2021, pour son premier entretien, il est revenu sur la finale du deux sans barreur de Sydney avec nos champions français, Jean-Christophe Rolland, Michel Andrieux et les battus de cette course, les Britanniques Greg Searle et Ed Coole.

Cette finale du samedi 23 septembre 2000 est restée dans les mémoires pour l’audace et l'incroyable courage de l'équipage français.

DANS LA FINALE OLYMPIQUE DE DEUX SANS BARREUR 2000, C’EST LA TACTIQUE QUI A RENDU CETTE COURSE À PART.

Quelques finales olympiques, comme celle du quatre masculin aux Jeux de 2004 à Athènes, deviennent emblématiques, car la course a été incroyablement serrée, et la victoire des Britanniques sur les Canadiens est remarquable par un écart des plus faibles. D’autres, comme la finale du deux barré à Barcelone en 1992, sont inoubliables du fait du fabuleux sprint final des Britanniques qui entraina la remise en question de la domination Italienne a priori indéboulonnable.

La finale du pair-oar de Sydney est différente du fait principalement de la décision prise par la paire française en milieu de course. Dans un moment d’inspiration unique, d’un genre que l’on n’avait jamais vu avant et que l’on n’a plus vu depuis, ils ont commencé leur enlevage avant le panneau des 1 000 mètres. Cette tactique a placé cette course dans un domaine à part.

L’épreuve était jusque-là menée par l’impressionnante paire britannique de Greg Searl et Ed Coode. Les favoris britanniques, non seulement ont perdu leur leadership, mais encore plus cruellement, ont dû renoncer à la moindre médaille, dépassés par les Américains et les Australiens.

 

Ed : on a eu un gros stage sur la Gold Coast. C’était une paire spéciale. Nous avions des vitesses de bateau terribles en compétitions, là-bas. Nous estimions que nous étions la paire à battre au niveau mondial.

 

Greg : nous n’avons été associés que tardivement, du coup nous n’avons pas eu assez de temps dans cet armement. Nous étions en permanence à la recherche la régularité. On a gagné à Henley, mais après, nous avons été incapables d’atteindre la finale à Lucerne.

 

J.C. : en ce qui nous concerne, nous avons été associés avec Michel un bon bout de temps, depuis 1991. Mais pour cette saison olympique, après avoir perdu derrière la paire yougoslave à Munich, nous étions inquiets sur le fait de pouvoir combler cet écart sur une période aussi courte. Pour autant, on a toujours eu comme but d’être au pic de forme pour l’objectif de l’année, que ce soit pour les championnats du monde ou pour les Jeux.

Je me rappelle qu’au stage préolympique, nous nous attachions à rester dans notre bulle et à ne pas laisser la pression qui affectait notre entourage nous impacter.

« Ce sera la course la plus dure de notre vie et ce qui fera la différence, ce sera le mental : jusqu’où nous avons envie de gagner »

 


Greg Searle
Greg Searl

Greg : on est partis en Australie et on trouvait que nous avions un plan de course basique, et c’est pourquoi, J.C., tu nous as fichus en l’air avec quelque chose qui n’était pas une course basique.

En finale, on a fait ce qui était normal et que nous réalisions assez bien. Je me rappelle qu’avant la course, j’avais des doutes sur notre vitesse en fin de course. A l’entraînement, on n’arrivait pas à nous détacher dans le dernier 500 de la paire des remplaçants. Et on était toujours distancés par le 4x féminin dans le dernier 500. Je me rappelle aussi avoir été inquiet quand vous reveniez sur nous en demi-finale.

 

J.C. : c’est après la demi-finale qu’on a construit notre stratégie pour la finale. On savait qu’on ne mènerait pas depuis le départ, mais que l’on avait une bonne fin de course. L’avance que vous aviez en demi-finale était assez significative. On a fait ce qu’il fallait pour revenir, mais ça a été seulement sur les deux derniers coups. On savait que pour la finale, vous partiriez de fait encore plus vite pour détenir le plus gros écart possible dans le final et on avait décidé de ne pas vous laisser plus d’une longueur d’avance. Mais l’écart que vous aviez aux 500 mètres était déjà trop important et nous a imposé de réagir.

 


Ed Coole
Ed Coode

Ed : avec un recul de 20 ans, j’ai regardé de nouveau cette finale, la nuit dernière, et j’ai trouvé qu’on ramait plutôt bien. On aurait peut-être eu besoin d’un cycle olympique supplémentaire en pair-oar. Il n’y a pas beaucoup de cas de paire arrivant aux Jeux avec six mois d’existence et qui gagne. Mais on avait pour but de gagner ; on ne peut pas aller dans une finale olympique en pensant qu’on ne va pas gagner. Greg était champion olympique et j’étais champion du monde l’année précédente, et nos temps de référence à l’entraînement et en course étaient bons.

 

Greg : j’ai aussi regardé à nouveau la course hier soir, et si vous regardez nos temps aux différents 500 avec 1’35”, 1’40”, 1’40” et 1’38” , c’est plutôt beaucoup mieux que ce que nous avions prévu pour des conditions calmes.

Si on a trébuché, c’est qu’il y avait une différence : vous méritiez de gagner ce jour-là parce que vous avez fait quelque chose de réellement sidérant.

 

J.C. : pendant le footing d’échauffement, j’ai dit à Michel : C’est la dernière fois que l’on court ensemble. On doit prendre des risques et provoquer quelque chose. On doit le faire maintenant.

On savait qu’on ne pouvait pas vous prendre au départ, mais juste avant le passage à mi-course, vous aviez plus d’une longueur de jour d’avance, 2’07” je crois, et de fait, c’était plus d’une longueur, ce qui a entraîné l’accélération brutale qu’on a faite. Si vous aviez été un peu moins rapides dans le premier 1 000, on n’aurait pas réagi comme ça. Donc, on a passé 30 coups et ça a été tellement efficace que Michel a juste dit : « Continue ! ». Cette course a été différente des peut-être 200 précédentes que nous avions faites. Notre troisième 500 était toujours le plus lent. Et dans cette course notre temps sur ce 500 a été le plus rapide. Sans précédent et atypique ! En fait on a pris la tête trop tôt… Mais une fois arrivé à ce stade, il est difficile de se calmer, il a donc fallu gérer ça jusqu’à la fin de la course.

 

Ed : je me rappelle J.C. et Michel revenant sur nous si rapidement que ça nous a désarçonnés. Ils ont réalisé une course tactique de référence. C’est la chose dont nous n’avions pas besoin.

 

J.C. : Dans le dernier 500, il a juste fallu qu’on tienne. Avant la course, j’avais dit à Michel que ce serait la course la plus dure et redoutable de notre vie, et que ce qui ferait la différence avec nos rivaux serait le mental : combien on avait envie de gagner !

Pour aller plus loin que ce que nous aurions fait habituellement, on appellerait le nom de nos fils, qui étaient au bord du bassin. Victor, mon fils avait 14 mois à l’époque. J’étais complètement cuit et je dois humblement avouer que c’est Michel criant « pour Victor » qui a créé le déclic et qui m’a porté jusqu’au dernier coup de

pelle.

 

Greg : Si on a trébuché, c’est qu’il y avait une différence : vous méritiez de gagner ce jour-là parce que vous avez fait quelque chose de réellement sidérant.

Dans les mauvais moments, je pense que réellement on aurait dû avoir la médaille d’argent. Je ne pensais pas qu’on devait perdre en face des Australiens et des Américains. Qui sait si ce que vous avez fait a fait la différence de 30 cm entre la seconde et la quatrième place ?

 

J.C. : Je n’encouragerais pas à reproduire notre stratégie. On ne peut pas planifier quelque chose comme ça. Honnêtement, je ne voudrais pas me retrouver de nouveau au départ. Une chose qui m’étonne est (que) les gens parlent encore, plus de 20 ans après, de cette course. Des sportifs qui n’étaient pas nés à cette époque m’ont parlé de cette course, et je sais que des entraîneurs parlent de cette course pour illustrer l’importance de la force mentale pour créer un déclic.

 

Greg : Pour illustrer un peu notre amertume, on a dû revenir de Sidney sur un vol dans un avion rempli de médaillés qui voyageaient en classe affaires. Moi j’ai dû aller à l’arrière de l’avion. À Heathrow, il y avait beaucoup de monde qui attendait, moi j’ai juste filé en prenant ma valise.

 

Ed : Cette course a eu un impact réel sur moi. C’est sympa d’entendre J.C. dire qu’il ne voudrait pas se retrouver au départ, car c’est bien le sentiment qui m’a submergé après. Je voulais juste refaire une finale olympique de nouveau. Ça m’a fait comme si je n’avais rien réalisé. Il fallait attendre une nouvelle fois quatre ans, et cette

émotion, je l’ai ressentie chaque jour pendant les quatre ans qui ont suivi.

 

Greg : La meilleure sensation, c’est quand je gagne. La pire, quand je termine quatrième…

 

J.C. : Pour moi les meilleures émotions ont été celles que l’on a partagées après la course. On avait un groupe conséquent avec la famille et les amis.

« CETTE COURSE A CERTAINEMENT CHANGÉ MA VIE ! »

 Le jour où j’ai repris à la centrale nucléaire, ça été fantastique. Je ressens encore cette émotion aujourd’hui. Il y avait presque tout le monde, peut-être 1 000 personnes, qui avaient partagé mon parcours, et de voir mes collègues en pleurs : « Wow ! » Juste « wow ! »

Cette course a certainement changé ma vie. Pas comme homme, je suis resté ce que je suis. Mais ma manière d’être, la manière de me conduire dans ma carrière a été construite par mon parcours d’athlète, et c’est une partie fantastique de ma vie. C’est pour cela que j’ai décidé de rendre au sport, qui m’a tant apporté. Je suis ce que je suis maintenant, jusqu’à un certain point du fait de cette course. Si on avait été cinq ou sixièmes, je ne sais pas ce qu’il serait advenu de ma vie.

 

Greg Searl explique que c’est en reparlant de cette course qu’il a décidé de repiquer pour les Jeux de Londres.

 

(Extrait de notre livre « Génération Mund, le long chemin qui a mené l’aviron français au sommet de l’olympisme »)

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