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Les Jeux mondiaux universitaires de Budapest (1949)

  • Photo du rédacteur: Rameurs Tricolores
    Rameurs Tricolores
  • il y a 1 jour
  • 6 min de lecture

Une grande victoire française


Guy Nosbaum et Claude Martin racontent dans le Journal "L'Aviron" du 9 décembre 1949, leur participation aux Jeux mondiaux universitaires de Budapest de 1949. Cette participation a été l'occasion de faire éclore une paire de rameurs qui auront marqué l'aviron français avec un titre de champions d'Europe 1953 et de nombreuses participations internationales allant jusqu'aux JO de Rome 1960 avec la médaille d'argent en 4+.


L'Aviron du 9 décembre 1949
Guy Nosbaum et Claude Martin racontent dans le journal "L'Aviron" leurs mondiaux universitaires 1949

Un récit sur Budapest… Voilà ce qu’on nous a demandé.


Comment faire ? Par où débuter ? On en a tellement à raconter sur un voyage si admirable ! Enfin, faisons pour le mieux.

 

10 août. — Départ gare de l’Est, 51 heures de voyage !

C’est impressionnant, mais on s’habitue, ou plutôt on dort, ce qui est plus philosophe.

 

Les repas sont froids : sardines, jambon, fromage, confitures et vin à volonté (aussi bizarre que cela puisse paraître pour des sportifs). Vrais délices de Capoue d’ailleurs, car, arrivés à Budapest, de l’eau partout, dans le Danube et sur la table, rien que de l’eau — la bière valant environ 100 francs le demi. Très dur à supporter, le coup de l’eau, si bien que les cheveux (de véritables rescapés) de notre boute-en-train, le barreur, M. Decour, dit « Tango », se lèvent d’indignation.

 

Dès la première gare frontière, accueil délirant et spontané (?) des Hongrois : Marseillaise, Chant de la Résistance, Vive Staline, Vive Thorez (qui est-ce, nous sommes nous demandés ?), à quoi nous répondons par notre hymne à nous : « Les… choses de mon grand-père », qui est très apprécié.

 

Guy Nosbaum et Claude Martin avec leur barreur Daniel Forget seront Champions d'Europe 1953 en 2+
Guy Nosbaum et Claude Martin avec leur barreur Daniel Forget seront Champions d'Europe 1953 en 2+

Partis le mardi soir, nous arrivons à Buda — et non à Pest — le vendredi à 1 heure du matin. Nous sommes logés sur l’île Sainte-Marguerite, dans un hôtel splendide, tel le Ritz à Paris. Dans notre chambre : téléphone, cireur, valet de chambre, baignoire, eau chaude, eau froide. Tout le confort, quoi.

 

Le vendredi après-midi, nous allons choisir notre bateau, escortés (sic) d’un interprète (qui ne voudra plus nous quitter par la suite et qui, à l’heure actuelle, doit sûrement pratiquer l’aviron tellement il avait l’air de s’y intéresser).

 

À la société F.T.C., le bateau est de construction hongroise, c’est-à-dire totalement différent des nôtres (inclinaison de la barre de pieds, rails plus longs sur l’avant). De plus, il est trop léger pour nous ; on ne peut dégager, tellement on l’enfonce.

Notre moral en prend un sérieux coup. Néanmoins, on nous annonce qu’une autre société met deux bateaux à notre disposition. Ce sont des Pirsch, donc forme et installation suisses (à la fois porteur de l’avant et coupant la lame). L’un est encore un peu trop léger pour nous. Pourtant nous faisons un parcours.

Le samedi matin, nous essayons le troisième qui est parfait (il ne vaut quand même pas notre Dossunet, il est plus lourd). Les cuirs de nos avirons (que nous avions amenés de Paris) étant trop fins pour les systèmes, les dirigeants hongrois nous en font choisir deux parmi leur réserve. Mais nous sommes désolés : leurs manches sont énormes — nous ne pouvons faire le tour avec nos mains. « Qu’à cela ne tienne », nous dit une « huile » hongroise, parlant couramment le français.

Là-dessus, les deux avirons sont emmenés au menuisier qui nous les rape jusqu’à ce qu’ils nous conviennent.

Quelle amabilité ? Qui, en France, sacrifierait ainsi deux avirons à des étrangers ?

Maintenant, tout semble aller pour le mieux. Samedi après-midi, une sortie, un 1 200 mètres.

Dimanche matin, on apprend qu’il n’y a que trois équipes en ligne — donc pas d’éliminatoires. De plus on nous prévient que des bachots de départ sont mis à notre disposition. Quelle marque de prévenance !

On prend des départs : le courant est d’une telle violence qu’il est impossible de remuer sa pelle le premier coup. C’est le bateau qui démarre, et non les pelles qui « passent » dans l’eau. Spécialement pour nous, Français, on laisse un…

bachot pour l’après-midi, avec un homme dedans pour nous tenir.

 

Le lundi matin, tirage au sort : 1 France, 2 Hongrie, 3 Pologne. Nous sommes donc du côté de l’île Sainte-Marguerite et passons ainsi devant notre hôtel.

Notre course est à 17 h 30. Peu avant, nous apprenons que Nagy-Farkas est l’équipe nationale hongroise. Nous « encaissons », mine de rien. Martin ne me dit pas un mot, moi non plus, mais on n’en pense pas moins. Nagy fait dans les 1 m 85 et Farkas 1 m 87.

Nous montons au départ. La Pologne est forfait. Donc pas de rémission, la grosse bagarre. La place de second nous est interdite.

 

Le bassin est houleux. D’une part, un courant très fort – 6 à 7 km – tel que peuvent se l’imaginer ceux qui ont couru sur le Danube ; et, d’autre part, un terrible vent contraire. De telle sorte que les lames nous handicaperont beaucoup.

 

Ainsi, nous comptions mettre moins de 7 minutes ; mais avec un bassin déchaîné, nous mettrons un temps normal de 2 000 : 7 minutes 42.

 

Départ donné très vite, en français Nous ramons à 39-40. Aux 10 coups, 1 longueur d’avance, au 20ᵉ, 1 longueur. Le train 34-36. Aux 1 000 m, toujours 1 longueur d’avance.

Les Hongrois tapent 10 coups sur 10 coups. Aux 1 200 m, nous baissons la cadence à 30-32. Ils nous remontent. Nous sommes bord à bord aux 1 400 m. Nous nous sentons en pleine forme. Nous montons à 36. Aux 1 500 m, nous reprenons une 1/2 longueur jusqu’aux 1 800 m.

 

Enfin, nous enlevons. Eux n’enlèveront qu’aux 2 000 m. 3/4 de longueur nous séparent à l’arrivée.

 

Nous sommes contents à pleurer. Cela valait quand même la peine de s’entraîner deux fois par jour pendant trois semaines. L’entraînement de M. Cherrier avait porté ses fruits.

 

Quant à M. Decours, il nous barra de main de maître, et quel maître ! Nous avons rarement vu une telle ligne d’eau, surtout par un courant si violent. De plus, pour décontracter les hommes avant une course, il n’y en a pas deux tels que lui ! Vive Decours et merci encore !

 

Guy Nosbaum et Claude Martin avec leur barreur Daniel Forget seront Champions d'Europe 1953 en 2+
Guy Nosbaum et Claude Martin avec leur barreur Daniel Forget seront Champions d'Europe 1953 en 2+

Le lendemain seulement, à la piscine nationale, où se disputait la natation, nous montions sur le podium au son de la Marseillaise. Nos trois couleurs grimpaient au mât.

Cela seul récompense de tous les sacrifices et de toutes les souffrances. La médaille n’est rien en comparaison.

 

On peut dire quelques mots du style hongrois : très long sur l’avant, très long sur l’arrière, d’où plus de fatigue, double de la nôtre, mais moins de détente et plus de fatigue surtout sur l’avant. Ils sont un peu « Fairbairn » dans le sens qu’ils poussent leur bouillon sur l’arrière, mais ils se servent très peu de leurs jambes.

 

Leur train durant la course n’a pas dépassé 28.

D’autre part, en Hongrie, on voit beaucoup de 3 de couple, 4 de couple, skiffs et doubles-sculls avec une barre, et peu de 6 de pointe. Par exemple, on a vu un quatre de couple revenir d’une « setakocsizàs » (1) de 200 kilomètres sur le Danube. C’est ainsi qu’ils s’entraînent là-bas !

 

Le reste de notre séjour, nous ne le raconterons pas ! Il fut merveilleux. Nous repartions le lundi suivant. Ayant couru les premiers de la délégation, nous étions les seuls à visiter Budapest de fond en comble (c’est une façon de parler).

 

Nos impressions à son sujet ? Ville très détruite. Reconstruction extrêmement rapide : les seuls ponts de 300 m étant complètement détruits en 1945. Budapest compte actuellement 6 nouveaux ponts exactement semblables aux anciens. Néanmoins, les habitants de la ville ont l’air soucieux et pauvres. Ce pays a été terriblement atteint par la guerre.

 

En résumé, voyage absolument splendide et unique à notre époque : le rideau de fer est, en général, assez hermétique, ce qui n’a pas empêché Thiam Papa Gaio de passer sans passeport, dans un filet à bagages…

 

Nous ne remercierons jamais assez l’O.S.S.U. et la Fédération d’Aviron de nous avoir sélectionnés pour une si magnifique épreuve.

 

Quant à nos entraîneurs de la Marne, MM. Cherrier, Lecuir·ot, Delahaye, remercions-les de nous avoir suivis avec tant d’assiduité et de patience.

 

Remercions enfin les organisateurs et rameurs hongrois qui n’avaient rien d’assez beau pour nous, Français.

 

Guy NOSBAUM et Claude MARTIN.

 

(1) « Setakocsizàs » veut dire « promenade en calèche».


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