La reconversion des Rameurs Tricolores : Le témoignage de Laurent Marais

(À écouter en podcast sur Spotify : https://open.spotify.com/episode/3SjlFjdAU7WEDKGs9k6MBo?si=u3mn9nrhQPikSIWkzv8BBA)

Merci de nous présenter les points-clés de votre parcours de reconversion.
Une carrière de rameur entre promesses et regrets
C'est pour suivre les pas de ma sœur et de mon frère que j'ai démarré l'aviron en 1977. Les premiers résultats en minimes et cadets m'ont ouvert les portes de la section sport-études en 1982, et je me suis lancé concrètement dans le double projet, sport et scolarité. Mes années juniors, en 1983 et 1984, ont été une pleine réussite : victoires à Cazaubon, la Mecque de l'aviron français, deux titres de champion de France en deux sans barreur, et surtout un titre de champion du monde en huit en 1984, face au bateau des ultra-dominateurs est-allemands. Du bonheur à l'état pur.
En équipe de France espoirs, de 1985 à 1988, j'ai été un titulaire serein : une 4e place, du bronze, deux titres continentaux en huit. Mais mon parcours en équipe élite a été plus difficile. Il me manquait un peu de talent naturel pour passer définitivement le cap, et je restais fragile au moindre pépin. Titulaire du huit aux championnats du monde 1989, puis remplaçant, sorti de sélection à Lucerne en 1990, j'ai vécu au printemps 1992 une énorme période de doute avec m on équipier : nous avons totalement échoué aux sélections de Cazaubon, en plein désarroi technique. Le choc a été terrible.
Je suis sorti de ce printemps 1992 épuisé psychologiquement et en grande précarité financière, à 26 ans, alors que je m'apprêtais à devenir père pour la première fois. Devant les grandes incertitudes du projet sportif, nous avons choisi, avec ma compagne, d'arrêter ma pratique de haut niveau. Extrêmement compliqué d'abandonner le rêve olympique après dix ans, mais tenir mon premier bébé dans les bras a immédiatement remis les vraies priorités à leur place. Ces dix années, avec leurs bonheurs et leurs déceptions, ont façonné l'homme que je suis : mon parcours professionnel doit sans doute plus au sport qu'à l'école.
Quel dispositif avez-vous mis en place pour anticiper et préparer votre reconversion ?
En quoi votre parcours personnel est-il cohérent avec le poste occupé aujourd’hui ?
Le grand flou de la reconversion, puis les coups de pouce du hasard

À la sortie du bac, je n'avais aucune idée de ce que je voulais faire — sinon continuer l'aviron. J'étais prêt à tout, y compris candidater comme chauffeur pour des enfants handicapés, uniquement pour dégager du temps d'entraînement. Mes parents m'ont ramené à la raison, et j'ai finalement gagné une année en faisant directement mon service militaire au bataillon de Joinville.
C'est le hasard qui m'a alors donné un coup de pouce : invité à témoigner lors d'une table ronde devant des élus et des dirigeants d'entreprise, j'ai été à l'aise à l'oral, et deux personnes m'ont abordé après coup — un responsable communication de la Maaf, qui m'a proposé un dispositif de soutien financier, et un vice-président de la fédération d'aviron, qui m'a suggéré de candidater à l'AFIS, une école tout juste créée par des figures de l'olympisme pour former les sportifs de haut niveau aux métiers de la communication. Cette formation m'a donné mon fil conducteur : la communication, l'humain, c'était mon domaine. Un stage a débouché sur mon premier CDI, à mi-temps, comme chargé de communication à la Chambre de métiers.
Nouveau coup de pouce du hasard : une équipière de volley de ma femme, qui dirigeait un organisme de formation, m'a convaincu de la rejoindre. Le deal était limpide : 60 à 80 jours d'animation de formations par an, le reste du temps libre pour mon projet sportif, avec le soutien financier de la fédération. Revenus modestes, mais un métier qui m'a transcendé — huit années précieuses et fondatrices, formé en continu par cette mentor brillante.
Quels apports associés à votre carrière de sportive de haut niveau vous ont aidé à développer votre projet ? Et en particulier, précisez les compétences développées pendant votre parcours sportif que vous pouvez mobiliser ou pensez pouvoir mobiliser dans votre projet professionnel.
Des choix de vie assumés
À 32 ans, après que ma femme a vaincu en trois ans la maladie de Hodgkin, nous avons choisi de profiter pleinement de chaque instant. Mon club de Tours, avec le soutien de la fédération, a créé un poste de directeur sportif pour moi — huit années de pur bonheur à bâtir une équipe de salariés et de bénévoles, et à mettre en pratique mes convictions sur le management sportif.
En 2007, rattrapé par le pragmatisme financier — l'aviron est une passion, pas un salaire — j'ai créé mon entreprise individuelle de formation management, en misant sur ma capacité à relier dynamique sportive et dynamique d'entreprise. Sept à huit années sereines, tout en restant impliqué bénévolement au club.
Selon vous, quels sont les principaux points saillants et différenciant de votre parcours de reconversion professionnelle (salariat, entrepreneuriat ) ?
Un redressement d'entreprise mené comme une course
En 2013, l'un de mes partenaires de formation, Formatic Centre, est en redressement judiciaire. J'ai 47 ans, des fourmis dans les jambes, et le challenge de la reprise m'excite — alors que tous les conseillers que je consulte me déconseillent formellement de m'y risquer. Après quatre mois de réflexion, ma femme tranche : « Si tu n'y vas pas, on aura des regrets toute notre vie. Je te fais confiance. » Emprunt familial pour la trésorerie, et je démarre une compétition d'une intensité extraordinaire : remettre de la rigueur organisationnelle, et redonner confiance à une équipe de près de cinquante personnes.
Quatre années de négociations permanentes avec le mandataire et le tribunal de commerce plus tard, une relation de confiance s'était installée. Lors d'une réunion, le mandataire a lâché, mi-sérieux : « Dommage qu'il reste ces quelques dettes, vous avez un bel outil de travail. » J'ai saisi la perche : créer une Scop avec mes salariés, liquider la SAS, la faire racheter par la nouvelle Scop à la barre du tribunal. Six mois plus tard, l'opération aboutissait, sans aucune casse humaine. Je suis aujourd'hui l'heureux gérant de la Scop Formatic Centre, où mes anciennes salariées sont devenues mes associées — un format qui me permet de piloter en pleine confiance, concertation et engagement individuel au service du collectif.
Quels enseignements personnels, quelles recommandations retirez-vous de votre parcours ? Quelles suites voulez-vous lui donner ?
Ce que le sport m'a laissé

C'est ma rencontre avec Véronique Barré, aujourd'hui à la tête du programme « Trajectoires performance », qui m'a embarqué dans le monde de la formation. Elle m'a sollicité pour témoigner dans son livre, « Le sport, des médailles, et après ? » — un travail d'introspection stimulant pour comprendre les qualités développées dans le sport qui construisent aujourd'hui l'entrepreneur que je suis. L'école est un lieu d'apprentissage exceptionnel, mais elle n'a pas l'exclusivité de notre développement : le sport, comme la musique ou le théâtre, procure une richesse tout aussi formidable.
J'interviens aujourd'hui régulièrement sur les parallèles entre sport et entreprise, notamment auprès de demandeurs d'emploi. Mon message tient en trois lettres : TTC — Talent, Travail, Chance. Le talent, c'est avoir pleinement conscience de ses propres compétences plutôt que de courir après celles des autres. Le travail, c'est une préparation intelligente et méticuleuse, sans laquelle le talent seul ne suffit jamais. La chance, enfin, joue aussi son rôle — un élément qu'on maîtrise moins, mais qu'il faut accepter comme faisant partie du jeu. Croyez en vos talents, votre travail, et votre chance.


